Encore une nouvelle aventure littéraire dans le monde de la traduction.
Si le plaisir fut au rendez-vous pour l'écriture, je finis par désespérer de me voir un jour publié.
Ce coup-ci, j'ai bien un éditeur, mais je ne veux pas lui donner mon livre !!!
La malédiction serait-elle sur moi....
Alors ce nouveau projet, qui arrive bientôt à son terme, est la traduction d'un roman de
Mary Webb, intitulé
Precious Bane.
Fin des guerres napoléonienne, dans la campagne profonde d'Angleterre... pas très moderne tout ça.
Et pourtant, si !
C'est vraiment un beau texte, très visuel, très simple et en même temps si profond.
Ce livre a déjà été traduit pa
r Jacque de la Cretelle, sous le titre
Sarn.
Est-ce que je vais supporter la comparaison ? Je ne suis pas académicienne, et je n'ai pas du tout pris le même chemin....
Quand on est traducteur, on se cache derrière les mots, les images, les sentiments des autres.....
Mais on ne se cache pas vraiment parce que
ce n'est pas tant dans les choses dites, mais dans
la façon de dire les choses qu'on apprend à connaitre quelqu'un.
Car on ne
peut écrire le moindre mot sans se dévoiler, dans les mots qu'on choisit, et
dans la forme des lettres, avec des grandes lettres ou des petites, simples ou
décorées. C'est un jeu de cache-cache et il n'y a nulle part pour se cacher.
J'espère juste ne pas prendre trop de place
Quelques extraits :
Les souvenirs gravés :
Et si cela vous parait étrange qu'une enfant si jeune
se souvienne si clairement du passé, rappelez-vous que le Temps grave ses
images dans notre mémoire comme un garçon graverait des lettres avec un
couteau, et moins il y a de lettres, plus les entailles sont profondes.
La mort du père :
Tout avait disparu, le tic-tac de l'horloge, le
ronronnement du chat, le crépitement du lard dans la poêle, le bourdonnement
des abeilles à la fenêtre. Ils engloutissaient également la lumière, et l'odeur
des roses blanches du jardin, et les sensations dans mon corps, et les pensées
que j'entretenais avant. On n'était plus qu'une partie de ce ronflement
sinistre.
On a pleuré un long moment, Mère et moi,
et quand on ne put plus pleurer, les petits bruits sont revenus petit à petit,
le tic-tac de l'horloge, les petits morceaux de bois qui tombaient du feu, et
le chat qui respirait dans son sommeil.
Des questions sur la vie prochaine :
Je commençais tout juste à me demander
comment on revenait lors de la résurrection. Est-ce qu’on revenait clairs, ou
sombres, comme le reflet dans l'eau ? Père reviendrait-il dans un accès de
colère, tel qu'il est mort, ou en petit garçon courant vers grand-mère, un
bouquet de primevères à la main ? Mère aurait-elle ce même sourire, ou bien
aura-t-elle réussi à trouver une lumière dans le passage sombre ? Serais-je
encore enfermée dans un corps que je n'aimais pas, ou pourrait-on se tisser un
corps qu'on aimerait sur le métier à tisser de son âme ?
La mort ?
Là-dessus, il se mit à faucher l'herbe
rare pleine de marguerites qui soupirait dans un bruit sec. Et comme elle était
si peu fournie, on pouvait voir la lame, pareille à un éclair d'acier dans
l'herbe haute avant que l'andain ne tombe. Et il me semble à présent que
c'était comme la volonté de mort de Dieu, qui attend toujours derrière nous
jusqu'à ce que vienne l'heure de nous faucher ; non pas par méchanceté, mais
parce que c'est mieux pour nous de ne plus grandir dans la prairie, et d'être
mis à l'abri dans sa meule, protégé par le chaume de son amour éternel.
Le bec-de-lièvre :
Les années qui suivirent, cela m'a souvent semblé
bizarre d'être obligée de travailler tous les jours de la semaine et les
dimanches afin de gagner assez d'argent pour remettre droit ce qu'un lièvre
stupide avait mis de travers.
Il me semble que souvent ce n'est que
lorsqu'on commence à voir qu'il y a une chose en vous qui gêne les autres que
cette chose commence à vous gêner vous-même. Je suis sûre que si Ève avait eu
le malheur d'avoir une chose telle qu'un bec-de-lièvre, cela ne l'aurait pas
gênée jusqu'à ce qu'Adam s'approche et la regarde d'un air douteux, et que le
Seigneur fronce les sourcils devant son œuvre ratée.
L'amour
j'écoutais les merles chanter tout près
et au loin. Quand ils étaient loin, on pouvait à peine distinguer leur chant de
celui des autres oiseaux, car ils étaient toujours nombreux à enchanter les
lieux, grives, roitelets, linottes aux sept couleurs, mésanges, pinsons, et
bruands. C'était une étoffe faite de nombreux fils, avec un fil maitre en or
très clair, une musique très agréable à entendre.
Je me dis que peut-être l'amour était
ainsi, beaucoup de fils de couleurs, et un fil maitre en or pur.
Madame Beguildy m'a raconté qu'il venait
et frappait, et Jancis courait à la porte dans sa plus belle robe, des rubans
ou une fleur dans les cheveux, et elle passait tour à tour du rouge au blanc.
Et je l'ai vu aussi de mes propres yeux, quand elle venait nous voir, et
qu'elle haletait sous son foulard, et je me demandais comment ça se faisait.
Car pour moi, Gédéon n'était que Gédéon, alors que pour elle, il était le feu
et la tempête, et le printemps même, et sa voix était la voix du Dieu tout
puissant.
La paix intérieure :
J'en suis venue à penser que cette
bénédiction du grenier m'était arrivée parce que j'étais maudite. Car si je n'avais
pas eu un bec-de-lièvre pour me faire peur et me faire entrer dans la solitude
de mon âme, cela ne me serait jamais arrivé. On aurait entassé les pommes en
vain sans voir de merveille, car je n'aurais jamais connu la splendeur cachée
de l'autre côté du silence.
Au moment même où ces pensées me
traversaient, cette chose adorable a soudain surgi de nulle part, et elle s'est
logée dans mon cœur, comme une graine venue du tréfonds de l'amour.
Gédéon amoureux :
Et il me faisait penser à un saule pleureur par un
jour d'été sans vent, tout à ses pensées au-dessus de l'eau. Il était comme
l'if à la porte du cimetière qui rêve toute l'année, et garde son rêve aussi
secret que son fruit rouge sous les branches.